20/10/2016
Fond et forme : le malentendu

“Chez la pomme, les pépins sont à l’intérieur, chez la fraise,
les pépins sont à l’extérieur. Alors, où est le fond, où est la forme ?”

 Picasso ? Soulages ?

 

À propos des nouvelles formules des quotidiens de la PQR

 

Ça commence par : « La forme au service du fond », pour finir par :

« Une maquette plus aérée, plus lisible, plus dynamique...» 
Un précepte toujours entendu en amont, un bilan toujours entendu en aval.
Des mots valises qui masquent les faiblesses d’une démarche

et les lacunes d’une réflexion formatée.
Comme il s’agit le plus souvent d’une relance où se joue l’avenir

du journal, se satisfaire d’une maquette « plus aérée, plus lisible...»,

n’est pas une ambition à la hauteur de l’enjeu. 
 

 

Ce décalage entre enjeu et satisfaction du résultat, n’indique pas

une ambition perdue en chemin. Non, il s’agit d’un faux départ.
Conséquence de pratiques jamais remises en cause, dans lesquelles les

projets sont pilotés sans vision, et  guidés par des poncifs en guise de méthode.

« La forme au service du fond » : du sens donné à cet axiome naît,

dès la départ, un malentendu, car la forme n’y est pas entendue comme

un tout mêlant écrit et visuel, mais comme le synonyme de visuel.

En toute logique l’écrit va devenir synonyme de fond et, rechercher

la meilleure adéquation entre fond et forme, conduit à mettre le visuel

au service du fond. Donc, au service de l’écrit. 
Cette articulation entre forme écrite et forme visuelle phagocyte l’innovation.

Les formules sont figées. 
 

 

Si les deux formes étaient à parité, la réflexion passerait du sens unique

au double sens, seul moyen d’élargir le champ de la recherche en entrant

par les deux bouts de la chaîne des métiers (visuel, écrit). 
Le sens unique impose une logique de complémentarité par passages de relais.

En inversant cette logique, on jouerait l’altérité entre deux approches,

deux visions, pour stimuler la créativité autour du même objet.

De même, travailler dans cet esprit sur l’articulation site/papier,

permettrait d’aborder toutes les hypothèses sur l’avenir du papier,

y compris celle de sa disparition. En tout cas, ce changement d’angle aurait

des conséquences salutaires pour :
libérer les audaces conceptuelles que le malentendu rend inconcevables ;
mettre fin à l’arbitrage stérile entre l’impérialisme de l’écrit et la dictature du visuel ;
ne plus réduire le changement aux seules gesticulations graphiques

sur les tendances du moment ; une meilleure maîtrise de l’organisation des métiers,

amorcée par le numérique.

 

* Notons au passage que la presse reste la seule industrie sans structure

de recherche. R&D sans le R. 

20/10/2016
Direction artistique : le malentendu

« De la forme naît l’idée »

Gustave Flaubert 

 

A propos des quotidiens

 

La « direction artistique » est une fonction mal perçue, mal définie,

mal utilisée. On voit ce qu’elle fait, on perçoit son savoir-faire mais,

curieusement, on méconnait son rôle. À quelques exceptions près,

ce constat concerne l’ensemble de la presse quotidienne française.

Sa place au sein des rédactions est ambiguë, sa définition imprécise

et son rôle varie avec l’histoire de chaque journal. La fonction, en France,

n’est pas vue comme un métier, mais comme un statut, celui d’« artiste ».

Si dans « artistique » on entend « art », la création de l’objet-journal

n’est pas celle d’une œuvre d’art. Juste celle d’un objet où forme visuelle

et forme écrite sont associées pour rapporter l’actualité.

 

Apparue dans certains quotidiens nationaux français depuis une trentaine

d’années, entrainée dans le sillage des évolutions technologiques,

la fonction s’installe peu à peu. Mais, non intégrée à la culture de l’écrit,

et sans cursus de formation, elle reste floue.

Souvent admise au sein des rédactions grâce au statut exotique de

l’« artiste », la place de la direction artistique au quotidien reste aléatoire :

dans le bureau d’à côté ou, dans une tour d’ivoire qui abritera le talent

de ceux « nés un crayon à la main ». Retour vers l’« artiste ».

 

Les journaux, figés dans une forme de taylorisme, gèrent la conception

et la réalisation par une succession de relais où la direction artistique

ne figure pas à la bonne place. Rarement intégrée en amont de la chaîne

d’élaboration des projets, elle ne fait que relayer une conception élaborée

sans elle.

 

Contournons les raisons historiques, culturelles, sociales, qui empêchent

encore la fonction d’être intégrée à sa juste place en tant que métier.

Et faisons un sort à ce malentendu en remplaçant «art» par « visuel »

 et « direction artistique » par « direction du visuel ». L’« artiste » cède ainsi

la place au professionnel, le don à la compétence.

Si, dès l’amont, on jouait la complémentarité de deux métiers - celui de

l’écrit et celui du visuel - de deux approches, de deux visions du même objet,

on éviterait qu’une formule ne soit réduite au toilettage d’une maquette

rendue « plus aérée, plus claire, plus élégante, plus lisible, plus..., plus...,

plus...».* En associant la «direction du visuel», dès le départ, à la recherche

d’une vision de l’objet, on cesserait de soumettre à un « artiste » les pièces

éparses d’un projet en misant sur la mystérieuse alchimie de son «talent».

Du coup, dans la gestion quotidienne, le « visuel » ne serait plus sollicité pour

gérer la formule avec « souplesse » mais pour garantir son respect.

Un rempart aux lubies diverses des lobbies internes.

 

Aujourd’hui, en changeant de méthode, l’objet-journal serait conçu dans la

confrontation organisée des deux approches, écrite et visuelle. au service

d’une conception globale multimédia.

La gestion quotidienne serait maîtrisée à partir d’une méthode inscrite

dans un plan de recherche et de développement à long terme.

En toute logique, la rédaction serait organisée afin d’être l’outil d’une

innovation continue de l’offre.


* Voir le tract sur le fond et la forme.